14.02.2012

7/

Après plusieurs jours passés à contenir cette douleur, cette humiliation, ce ressentie, je réfléchissais au meilleur moyen de la piéger, de lui faire comprendre que je savais. Mais je n’avais pas la force de prononcer ce mot « tromper ». M’imaginer le dire équivalait à admettre, quelque part, une défaite, ma défaite et surtout une irréversibilité. Mettre un terme sur ce qui se passait revenait à statuer définitivement sur notre relation. Si elle me trompait, cela en était fini. Je me refusais à l’entendre, à le prononcer. J’avais finalement terriblement peur, peur de cette réalité que mon imaginaire s’entêtait à transformer et à dédramatiser. Je ne pouvais non plus garder cela pour moi plus longtemps. Un soir, où nous étions tous deux dans la chambre, je semais quelques graines de mes soupçons dans la discussion.

-        -  J’ai une sensation bizarre en ce moment, comme l’impression que quelque chose m’échappe… C’est assez étrange comme sensation, et puis… je te trouve différente ces derniers temps, cela vient peut être de moi remarque...

-        -  … Différente ? De quoi ? Ses sourcils s’étaient levés pour accentuer sa question, ses lèvres faisaient une moue septique, mais ses yeux s’étaient voilés comme pour atténuer vainement cette nouvelle lumière qui l’habitait depuis peu.

Sa Sa façon de répondre, son regard qui plongeait presque aussitôt dans ses papiers qu’elle était en train de ranger, son air très occupé, toute cette attitude fuyante me donna la force pour poursuivre mon interrogatoire.

-        -  Tiens j’ai croisé Adrian l’autre jour, il paraissait heureux de me voir. J’ai trouvé cela étonnant, en général, il est plutôt réservé non ?

Adrian n’était autre que son chef de service, son supérieur hiérarchique dans la société où elle travaillé et l’homme qui lui envoyé ces messages sur son téléphone. Je la pris ainsi à témoin et attendait une réponse. Je guettais surtout sa réaction, son regard que je fixais. Elle n’était pas douée pour le mensonge et fuya mon regard, le sien se troubla à nouveau, et elle bafouillant qu’il m’appréciait bien selon elle et qu’il était peut être bien luné ce jour là. Ce fut la première fois que je la vis ainsi à nue. Et cela me fit terriblement peur. La personne assise en face de moi m’apparaissait sous un autre visage et je me demandais si ce n’était pas finalement le vrai.

 

J’arrêtai là mon inquisition, satisfait de l’avoir vu se confondre, satisfait de l’avoir confondu, satisfait de lui avoir mis le doute, satisfait qu’elle me regarde à présent avec méfiance. Le jeu de rôle allait prendre une autre dimension, il faudra être dorénavant plus subtil. J’étais le prédateur qui attend que sa proie passe à sa portée pour lancer mes crocs, par surprise. Que mes dents sourient puis mordent dans un même élan, semant le trouble chez l’adversaire. Car il était clair qu’elle et lui était dorénavant devenu mes adversaires. Le jeu était perfide, douloureux, mais je n’avais trouvé que ce moyen pour ne pas sombrer. Cela ne me soulageait pas, bien au contraire, mais j’étais désarmé, ne voulant pas croire à l’évidence, ne voulant surtout pas l’accepter, espérant au fond de moi que tout cela n’était qu’un mauvais songe, que mes petites allusions suffiraient peut être à remettre les choses en ordre, dans un ordre où j’aurai une place, ma place à ses côtés.

10.02.2012

6/

J’eus beaucoup de difficulté, les jours qui suivirent, à contenir cette pression de colère, de la forme d’un poing à l’intérieur de mon ventre. J’étais devenu distant avec elle, et elle sentait bien que quelque chose n’allait pas. Mais elle n’imaginait pas un seul instant que je puisse savoir. Je l’observais avec attention, et les indices, comme si le premier message n’y suffisait pas, venaient pleuvoir sur mon blindage fragile. A chaque fois que je pouvais trahir son comportement, je ressentais paradoxalement comme une forme de jubilation. Une forme de bonheur, vif et fugace. Un bonheur qui n’était autre qu’une haine maquillée, un bonheur qui venait serrer le poing encore plus fort à l’intérieur de mon ventre, un bonheur qui ne pouvait être, à ce moment là, qu’une tentative ultime d’estime de soi. Se prouver que l’on est plus malin que les autres, se prouver juste pour soi que l'on est encore vivant. Traquer les indices comme un commissaire. Il y avait dans mon attitude quelque chose d’excitant, de pathétiquement excitant. Pathétique car je me trouvais au beau milieu de tout cela, et je n’avais pas la distance nécessaire pour apprécier cette quête. Cette quête me détruisait au fur et à mesure que je dénichais de nouveaux signes de cette trahison. Un jour où elle prenait sa douche, j’épluchais son téléphone portable. J’ai découvrit des messages de lui. Je m’endors en pensant à toi car je ne peux penser à rien d’autres. Il n’était pas poète au moins, cet aspect là me rassura. La comparer au rien, quelle insulte tout de même. Mais je ne retins finalement que ce manque qu’il exprimait. Avaient-ils déjà couché ensemble ? Cette question me terrifia et j’en eu un vertige. Un de plus dans cette quête de l’absurde. Mais je voulais tout savoir, trop savoir. Et plus j’avançais, plus je pouvais reconstituer leur histoire, et plus il faisait sombre, et pourtant je voulais avancer encore…

08.02.2012

5/

L’immensité devant soi. L’immensité comme monde, mouvant, insaisissable et par nature rassurant. Notre propre miroir, refuge où l’on puise ses espoirs, où l’on y jette ses colères, échangeurs de sentiments entre les hommes. A cette immensité, je lui offrais égoïstement ma colère, si débordante en moi, et si diluée en elle, pensais-je, qu’elle deviendrait rapidement un banal saut d’humeur, une vaguelette insignifiante, un simple dédain. De par sa force d’aspiration, à chaque respiration, d’elle, de moi, comme un souffle de l’au-delà, elle décollait en moi les aspérités sombres. Je reprenais corps petit à petit, mon orgueil revenait aussi et gonflait mon corps comme un ballon de baudruche. Je reprenais forme pour l’extérieur, pour me confronter aux autres. Reconstruire les murs, la façade surtout, même si à chaque pas on pouvait entendre le chaos à l’intérieur. Mais qu’importe, pour le moment, il fallait se tenir. Rien ne serait pire qu’une humiliation partagée.
Lorsque je revenais à la maison, il n’y avait personne. Nul besoin de justifier ma fuite subite, de soutenir un regard interrogatif. Je filais à l’étage et me rendit vite compte que je ne pourrais y rester. L’ordinateur était encore ouvert, l’objet de l’effondrement, le coupable était là. Je pris quelques affaires et parti aussitôt. Rejoindre la mer, loin, de l’autre côté de la ville.